La saga des AOC – Décryptage d’un classement complexe

Au fil des décennies, les vignerons français ont mesuré la puissance marketing des AOC. Petit à petit chaque village, voire chaque clocher, a voulu avoir sa propre appellation pour souligner sa prétendue typicité.

Attention, ce qui va suivre peut occasionner quelques migraines !

Aujourd’hui, la France dénombre 310 AOC ou AOP1 (Appellations d’Origine Protégée) pour le vin produit sur son territoire.

A ces labels, il convient d’ajouter les 74 IGP (Indication Géographiques Protégées) qui désignent des zones géographiques de taille variable (aveyron, gard, côtes-de-gascogne…).

 

AOC régionales, communales, dénominations, crus…

Les AOC peuvent être régionales (ex : bordeaux) ou communales (ex : margaux), ou de cru (ex : alsace grand-cru).

Enfin, une même AOC peut être déclinée en de multiples « dénominations », chacune respectant un cahier des charges spécifique. Ce qui aboutit à des situations parfois contre-intuitives. Quelques exemples :

    • « hautes-côtes-de-beaune » n’est pas une AOC mais une dénomination dépendant de l’AOC régionale « bourgogne ». En revanche, « beaune » est bien une AOC.
    • « beaujolais villages » n’est pas une AOC mais une dénomination dépendant de l’AOC « beaujolais ». En revanche, « côte-de-nuits-villages » est bien une AOC (sans dénomination, ouf !!)
    • En Alsace, il n’existe que deux AOC : « alsace » et « alsace-grand-cru ». Les cépages qui figurent bien souvent en complément sur les étiquettes sont en fait des dénominations mais ne sont pas obligatoires. De même l’AOC « alsace-grand-cru » possède 51 dénominations chacune désignant un village particulier.
La commune de Gevrey-Chambertin comporte à elle seule 9 AOC Grand-Cru, en plus de l'AOC communale Gevrey-Chambertin

Les AOC sur la commune de Gevrey-Chambertin

  • Gevrey-Chambertin est le village de France qui, à ma connaissance, détient le record du nombre d’AOC distinctes :
    • chambertin,
    • chambertin-clos-de-bèze,
    • charmes-chambertin,
    • gevrey-chambertin,
    • griotte-chambertin,
    • latricières-chambertin,
    • mazis-chambertin,
    • mazoyères-chambertin,
    • ruchottes-chambertin.
  • De façon générale, la région Bourgogne est d’une incroyable complexité : 9 AOC régionales ou sous-régionales comprenant 14 dénominations, 41 AOC communales comprenant 562 dénominations en « premier cru » et 34 AOC dites « grand cru » c’est-à-dire que leur libellé peut être suivi de la mention « grand cru ».

 

Au total, en cumulant les AOC et leurs dénominations, le nombre de labels est de 1275 ! Quand on parle d’AOC en France, c’est en fait ce chiffre qu’il faut retenir et c’est cette diversité à laquelle le consommateur est réellement confrontée (sans compter les IGP). En effet, les cahiers des charges des AOC autorisent les vins répondant aux exigences de la dénomination «X» à apposer sur leur étiquette la mention « appellation X contrôlée ».

Prenons un exemple : celui de l’appellation « Bourgogne » qui comporte une dénomination « Hautes côtes de Beaune ». voici ce que dit le cahier des charges de l’appellation :

« Le nom de l’appellation d’origine contrôlée peut être suivi des dénominations géographiques complémentaires suivantes, pour les vins répondant aux conditions de production fixées pour ces dénominations géographiques complémentaires dans le présent cahier des charges :
– …
« Hautes-Côtes de Beaune » ;
– …

Les dénominations géographiques complémentaires […] « Hautes Côtes de Beaune » […] sont inscrites après le nom de l’appellation d’origine contrôlée ou immédiatement en dessous du nom de l’appellation d’origine contrôlée et imprimées en caractères dont les dimensions, aussi bien en hauteur qu’en largeur, ne dépassent pas celles des caractères du nom de l’appellation d’origine contrôlée. »

Vous remarquerez le caractère facultatif de cet affichage. En clair, l’étiquette pourra mentionner « Appellation Bourgogne Hautes-Côtes de Beaune contrôlée ou bien « Appellation Bourgogne contrôlée », le choix revenant au producteur.

D’où des étiquettes comme celles-ci qui laissent supposer l’existence d’une appellation « bourgogne hautes côtes de beaune » :

Une première façon d'étiqueter un vin portant l'appellation BourgogneUne autre façon d'étiqueter l'AOC et sa dénomination

 

Des chevauchements d’AOC

Le cahier des charges de l’AOC « bourgogne » indique les communes éligibles à la dénomination « hautes-côtes-de-beaune ». Parmi les 29 communes concernées, 11 (Auxey-Duresses, Beaune, Meursault,…) bénéficient d’une appellation communale (soit 40%).

Prenons par exemple ce vin :

AOC Hautes-côtes-de-beaune mis en bouteille à Auxey-Duresses

Le producteur est situé à Auxey-Duresses, une commune qui bénéficie de sa propre AOC. Sachant qu’une appellation communale est en général plus prestigieuse qu’une appellation régionale (avec comme corollaire un prix de vente plus élevé), on peut alors se demander pourquoi ce vin porte l’AOC hautes-côtes-de-beaune et non auxey-duresses.

Facile !!! Ses vignes ne sont pas sur la commune d’Auxey-Duresses 😎

Peut-être, mais il y a une autre possibilité. Tout le territoire d’une commune n’est pas éligible à l’AOC, ce qui est finalement assez logique. Après avoir listé les communes éligibles, les cahiers des charges précisent l’aire parcellaire. Par exemple pour l’aire parcellaire de l’AOC « Auxey-duresses », le cahier des charges de cette AOC précise :

« Les vins sont issus exclusivement des vignes situées dans l’aire parcellaire de production telle qu’approuvée par l’Institut national de l’origine et de la qualité lors des séances du comité national compétent des 4 et 5 novembre 1981. L’Institut national de l’origine et de la qualité dépose auprès de la mairie de la commune mentionnée au 1° les documents graphiques établissant les limites parcellaires de l’aire de production ainsi approuvées ».

J’ai ainsi pu trouver l’aire parcellaire de l’AOC « auxey-duresses » (qui comporte 9 dénominations de type « premier cru »).

Carte communale des parcelles éligibles à l'AOC

Aire parcellaire de l’AOC « auxey-duresses »

En revanche, je n’ai pas trouvé l’aire parcellaire correspondant à l’appellation « hautes-côtes-de-beaune » sur la commune d’Auxey-Duresses. Même sur le très officiel site du BIVB, les cartes sont à une échelle trop petite pour pouvoir distinguer les parcelles concernées sur une commune donnée. Donc, sauf à aller en mairie… bon courage !

En résumé, pour connaître les parcelles de vigne pouvant réellement bénéficier d’une AOC, il faut se référer à une carte déposée dans chaque mairie.

En faisant mes recherches, j’ai ensuite découvert que ces cartes semblent évoluer souvent. Par exemple, dans ce compte-rendu de décembre 2012 d’une commission permanente de l’INAO, quatre demandes de révision d’aire parcellaire ont été approuvées. Par curiosité, j’aimerais bien consulter les dossiers qui ont été produits à l’appui de ces demandes.

 

Conclusion

Comme on le voit, le génie français est sans limite tout comme sa capacité à complexifier les choses.

Bon, c’est vrai, je me suis un peu excité sur les AOC de la région Bourgogne. Il est vrai aussi que cette région vinicole exerce une vraie fascination chez moi. La typicité de ses vins est absolument unique tout comme la complexité de ses classements. Bref, c’est pour moi la région vinicole de tous les superlatifs. Mais, promis, je tâcherai à l’avenir de varier mes exemples !

Ce que l’on peut retenir à ce stade :

  • On peut totaliser aujourd’hui 1275 appellations d’origine en France censées représenter autant de typicités de produits liés à un terroir.
  • La typicité et spécificité de ces appellations (typicité, terroir) ne se situent pas sur un même niveau, entre les appellations régionales (type « bordeaux » ou « bourgogne ») et les appellations micro-communales (type « latricières-chambertin »).
  • Bien que les AOC répondent à des cahiers de charges très stricts, ces cahiers de charges manquent de transparence pour le consommateurs. Certes, ils sont consultables en totalité sur le site internet de l’INAO ce qui est déjà une très bonne chose, mais les cartes permettant de visualiser les limites géographiques d’une AOC ne sont disponibles qu’en mairie et ces limites semblent évoluer fréquemment (dans quelle mesure ???).
  • Il ressort des 3 points précédents que la promesse de qualité d’une AOC par rapport à une autre devient de plus en plus difficile à appréhender de la part du consommateur.

 

Dans le prochain article, nous verrons comment se décide la création d’une AOC et quels sont les critères pour justifier une nouvelle AOC.

  1. Dans la logique d’une harmonisation européenne, un label AOP a été créé ces dernières années destiné à remplacer peu à peu les AOC. []

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