Vins « bio » et traitements préventifs obligatoires

L’actualité récente m’incite à faire une parenthèse dans ma série sur les AOC.

Vous avez peut-être entendu parler de ce vigneron poursuivi en justice pour avoir refusé de traiter ses vignes, à titre préventif, avec des pesticides.

 

Un rappel résumé des faits

La flavescence dorée est une maladie incurable qui s’attaque et tue les pieds de vigne qui en sont atteints. Cette maladie est provoquée par un insecte, la cicadelle. Elle est apparemment très contagieuse et peut donc se propager à l’ensemble d’un vignoble si rien n’est fait.

Pour cette raison des arrêtés préfectoraux ont été pris imposant à l’ensemble des vignerons le recours à des insecticides bien précis, ceci à titre préventif. En cas de refus, les contrevenants s’exposent à des poursuites pénales (amendes lourdes, voire peine de prison). C’est ce qui est arrivé récemment à Thibault Liger-Belair, vigneron en Bourgogne.

L’an dernier déjà, un autre vigneron, Emmanuel Giboulot, avait connu la même mésaventure. Après avoir été condamné à une amende de 1000 €, il avait été finalement relaxé en appel.

A la lecture des articles de presse relatant ces affaires on constate une apparente similitude. Ces 2 vignerons pratiquent une viticulture « bio » et refusent de « polluer » en utilisant des « produits chimiques ».

L’article du Monde que je cite, et ce n’est pas le seul, prend le parti de ces vignerons sur le mode : « comment voulez-vous concilier la culture bio avec une obligation de recours à des pesticides ? ».

En creusant un peu, on s’aperçoit de deux erreurs ou approximations dans la façon de traiter l’information de la part de la plupart des médias.

 

Bio-biologique-biodynamique

Tout d’abord, ils emploient le terme « bio » pour qualifier les vins produits par ces 2 vignerons. En réalité, Emmanuel Giboulot produit des vins biodynamiques, tandis que Thibault Liger-Belair produit des vins biologiques. Ces deux approches sont très différentes même si elles se rejoignent sur certains points, et les médias les confondent souvent.

La biodynamie est un mode de production agricole fondé sur un courant spirituel et franchement ésotérique établi par un certain Rudolf Steiner en 1924. Elle consiste à considérer qu’une exploitation agricole est un organisme vivant autonome devant supporter le moins d’intrants possibles. La culture s’appuie en outre sur les rythmes des astres.

Culture biologique et biodynamie refusent toutes deux le recours aux produits chimiques, mais la culture biologique accepte le recours à des engrais et pesticides naturels contrairement à la biodynamie. Par ailleurs, la biodynamie impose depuis toujours des contraintes sur la vinification (la chimie d’élaboration du vin à partir du raisin) alors que la viticulture biologique n’intègre des restrictions sur la vinification que depuis…2012.

On peut résumer ainsi : la biodynamie est plus restrictive que la viticulture biologique tout en étant complémentaire.

Ces 2 approches bénéficient de nombreux labels qui possèdent leur propre système de contrôle et d’agrément. Les plus connus sont le label AB pour la culture biologique et Demeter1 pour l’agriculture biodynamique.

 

Label identifiant les produits respectant les critères de l'agriculture biologique

Label AB

Label garantissant le respect de l'agriculture biodynamique

Label Demeter

 

Emmanuel Giboulot, s’il est certifié « agriculture biodynamique », ce que je n’ai pas réussi à vérifier, n’appose pas de label « biodynamie » sur ses produits. En revanche, il est bien certifié « AB » et affiche le label attestant de sa certification sur ses bouteilles.

Thibault Liger-Belair, lui, n’affiche volontairement pas l’étiquette « AB » sur ses bouteilles bien qu’il affirme respecter le cahier des charges de l’agriculture bio. Il respecte les principes par conviction, dit-il, et estime n’avoir pas besoin d’en faire un argument marketing. A ce titre il se méfie de l’étiquette AB comme relevant d’une vulgaire démarche commerciale (comme si le commerce était le mal absolu…).

Je n’ai aucune raison de mettre en doute ses 2 vignerons et la pureté de leur engagement, mais à vrai dire, on a autant de raisons de pouvoir penser qu’ils n’affichent pas de label parce qu’ils ne sont pas certifiés, et penser qu’ils ne sont pas certifiés parce qu’ils ne respectent pas tout le cahier des charges du label correspondant. Par définition, c’est invérifiable pour le consommateur. En effet, les labels n’ont pas mis en place un annuaire public listant de manière exhaustive les vignerons qu’ils ont certifiés.

Entendons-nous, je ne fais aucun procès d’intention. Je dis juste qu’il est impossible de savoir la vérité. Il ne suffit pas de refuser d’épandre des insecticides sur une vigne pour être labellisé « AB » ou « biodynamique ». Les cahiers des charges vont bien plus loin. En cela, il faut bien reconnaître que les certifications affichées sur les bouteilles sont avant tout une information apportée au consommateur avant d’être un argument marketing, n’en déplaise à Thibault Liger-Belair.

 

Les labels « bio » n’excluent pas le recours aux insecticides !

La deuxième inexactitude, relativement implicite il faut bien le reconnaître, consiste à faire croire que ces 2 vignerons auraient perdu leur label en respectant l’arrêté préfectoral.

Que dit l’arrêté préfectoral incriminé dans nos 2 affaires ? Pour les vignes cultivées en AB, il impose le recours à un insecticide appelé Pyrevert®.

Que disent les cahier des charges AB et Demeter ? Ils autorisent tous deux (ici en page 18 et là en page 41) l’utilisation du pyrèthre pour combattre les maladies par dérogation à leurs principes. Or, le pyrèthre est la molécule active du fameux Pyrevert®.

En clair, l’arrêté préfectoral est compatible avec l’agriculture biologique et la biodynamie. Respecter cet arrêté préfectoral ne remet pas en cause les éventuels labels dont les vignerons pratiquant ces types de culture bénéficient.

En fait, cela met en évidence l’aspect le plus surprenant et inattendu : Oui, en AB comme en biodynamie, les produits chimiques ne sont pas systématiquement bannis. Par exemple, l’annexe 5 du cahier des charges Demeter contient une page entière d’insecticides et de pesticides autorisés.

Certes, la plupart sont des produits naturels ou « d’origine naturelle ». Je ne vous ferai pas l’affront de lancer le débat philosophique sur la différence entre un insecticide d’origine naturelle et un insecticide chimique (à partir de quand un produit chimique n’est plus naturel ? J’attends vos propositions en commentaire de ce billet). En revanche, je note que le pyrèthre, qui est certes une molécule d’origine naturelle, n’en est pas moins très toxique pour l’environnement aquatique comme l’explique la fiche de données sécurité du fabriquant et comme l’a souligné Emmanuel Giboulot lors de son procès :

« L’insecticide, même autorisé en agriculture biologique, n’est pas sélectif : il aurait détruit la cicadelle, l’insecte vecteur de la flavescence dorée, mais aussi une partie de la faune auxiliaire sur laquelle je m’appuie pour réguler cet écosystème. Cela aurait réduit à néant tous mes efforts de développer des approches alternatives depuis que je me suis lancé en 1985. »

En réalité, l’annexe 5 du cahier des charges Demeter qui liste les insecticides autorisés (dont le pyrèthre) précise :

« Les substances dont la liste se trouve ci-dessous […] ne peuvent être utilisées qu’en cas de
besoin prouvé et seulement si les mesures biodynamiques (par exemple : utilisation rythmique de la silice de
corne pour le contrôle des insectes, poivres) ne suffisent pas à contrôler le problème. »

ce qui peut s’interpréter par :

  • Une interdiction de recours à ces produits à titre préventif. Autrement dit, la prévention n’est pas considérée comme un bienfait. A moins que l’arrêté préfectoral litigieux rentre dans le champ des « cas de besoin prouvé »,
  • Il faut d’abord tester d’autres mesures biodynamiques avant de recourir à ces produits,

Comme l’injonction de l’arrêté préfectoral avait un objectif de prévention, il est difficile de prouver que d’autres mesures biodynamiques sont efficaces ou pas. En tout cas, Emmanuel Giboulot prétend qu’elles le sont et nul ne peut prouver le contraire.

C’est un peu comme une personne qui refuserait la vaccination obligatoire arguant que boire une tisane tous les soirs (exemple au hasard) est une mesure alternative efficace. Tant que l’intéressé ne tombe pas malade, on peut le croire… ou pas.

Résumons :

  • Les arrêtés préfectoraux imposant l’épandage d’insecticides sur les vignes pour combattre la flavescence dorée sont compatibles avec la pratique de la culture biologique ou biodynamique,
  • Les règles des cultures biologiques et biodynamiques autorisent l’emploi d’insecticides « d’origine naturelle » dûment listés,
  • Bien que l’esprit affiché de ces pratiques culturales soit bien la préservation de l’environnement, certains produits autorisés, quoique « d’origine naturelle », sont notoirement néfastes pour ce même environnement,
  • Dans les 2 affaires évoquées dans ce billet, le refus des vignerons d’épandre des insecticides n’était pas justifié par une incompatibilité avec leur certification bio, mais par des convictions et des valeurs personnelles.

 

Enfin, je laisserai le mot de la fin à Emmanuel Giboulot, celui-là même qui s’inquiétait de l’effet du Pyrévert® sur la faune auxiliaire. A la question de la présidente du tribunal « Si des vignobles avaient été touchés près de vos vignes, votre décision aurait-elle été la même ?« , a répondu : « Non, bien sûr que non, répond-il. J’ai conscience qu’il s’agit d’une maladie dangereuse. »

En gros, tant que je ne suis pas concerné, je protège la faune auxiliaire, mais si je suis touché, c’est « ma vigne d’abord » ! Pas très esprit « bio », tout ça !

 

  1. Demeter est à la fois un organisme prescripteur et certificateur tandis que le label AB a son propre cahier des charges et peut être certifié par plusieurs organisme dont le plus connu est Ecocert []

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